Entretien d’Harald Fernagu avec Marta Martinez originalement en espagnole.
Harald Fernagu est un artiste contemporain français d’après-guerre, né en 1970. Son travail a été présenté dans plusieurs expositions de galeries et musées de renom, tels que Jousse Entreprise, Contemporary Art et la Galerie Polaris.
Comment tout a commencé ?
J’ai commencé des études en 1990 pour devenir décorateur d’intérieur. En 1993, j’ai assisté à une conférence sur l’art contemporain, et ma vie a basculé.
De quelle manière ?
J’étais fasciné par la grande variété d’outils linguistiques qu’offre l’art contemporain. Le rapport aux autres, à l’espace et aux formes, que j’affectionnais tant en architecture d’intérieur, est resté le fil conducteur de ma pratique artistique.
Je crois savoir que vous avez travaillé pendant 20 ans dans une communauté Emmaüs…
Oui, ce sont des lieux de vie et de travail qui accueillent des personnes en grande difficulté et des sans-abri. Ce fut un tournant dans ma vie, une période durant laquelle j’ai réalisé que les mots ne suffisent pas toujours à communiquer. L’expression repose aussi sur les attitudes, les comportements, les gestes et la qualité des objets ou des contextes auxquels on peut se référer dans une discussion. L’expression entre deux personnes utilise, souvent inconsciemment, une grande partie du lexique de l’art contemporain.
Je crois comprendre que vous essayez d’intégrer les incertitudes de la crise et d’en appliquer les conséquences à votre processus créatif. Quel est, selon vous, le principal changement apporté à votre art ?
Lorsque je crée des formes, je ne cherche pas à rompre avec le monde ; je m’efforce obstinément de m’y fondre.
Et d’où vous vient l’inspiration ?
Je trouve un objet là où il ne devrait pas être et j’essaie de comprendre sa présence. C’est ce qui s’est passé avec ma série « Mes Colonies », où j’interroge notre culture postcoloniale. C’est une petite figurine africaine recouverte de matériaux sacrificiels, trouvée parmi les jouets d’enfance de mon père, qui a été le point de départ de cette œuvre. Comment un enfant occidental peut-il se retrouver à jouer aux Playmobil avec un objet culte du continent africain ?
Les fausses figurines et masques de culte sont devenus les principaux atouts du tourisme africain, contribuant ainsi à perpétuer une image « sauvage » du continent.
Quelle est votre intention avec ces œuvres ?
Dans ce travail, je m’appuie fortement sur l’ethnographie et l’ethnologie de nos deux continents et je réunis deux esthétiques initialement antagonistes : celle des objets occidentaux et celle de l’Afrique.
Harald « colonise » ces objets à l’aide de coquillages méticuleusement collectés sur les plages du monde entier. Il s’efforce obstinément de déconstruire la pensée dominante. La mascarade du culte cède la place au geste artistique, engendrant une nouvelle réalité.
Un autre de vos projets est la série As We Go Along. Qu’est-ce qui a inspiré vos maisons miniatures ?
Jusqu’à la fin des années 1990, à Emmaüs, on trouvait encore beaucoup de maisons construites par leurs habitants. J’ai toujours été fasciné par l’idée de se créer un foyer avec les objets du quotidien, toute cette histoire de cabane d’enfance.
Quelle est sa véritable signification ?
C’est un geste politique. Le logement est un domaine dominé par le pouvoir politique : dans ses contraintes techniques, mais aussi dans son esthétique. Tous les grands architectes sont de grands négociateurs. L’individu, en revanche, s’il n’est pas riche, n’a pas accès à la conception de son habitat ; il habitera toujours, malgré lui, la vision d’autrui.
Cette idée a pris de l’importance avec la Covid…
Face à l’épidémie, chacun est confiné. L’équilibre entre l’extérieur protecteur et l’intérieur exigu, que les habitants mal logés étaient parvenus à construire, est rompu. Ce contexte fragile que nous traversons met en lumière l’idée d’un accès au concept d’habitat pour tous. Ainsi, en cherchant des signes de « rébellion » architecturale dans la réalité de nos villes, j’ai entamé la série « Au fil du temps ».
Quelles sont vos matières premières ?
La réponse flirte souvent avec l’utopie. À El Dorado, l’utopie est un refus d’affronter la réalité. Lors des grandes conquêtes de la Rome antique, les légionnaires parcouraient de très longues distances. Il était impossible de transporter des armes lourdes. Les Romains créèrent donc la « bricole », des machines de guerre conçues sur place avec les matériaux disponibles. En français, « bricole » a donné naissance au mot « bricolage ». Pour réaliser mes utopies, j’utilise abondamment ce processus de travail : transformer mon incompétence en atout et optimiser mon environnement.
Je me suis imposé de ne pas dépenser plus de 20 euros par sculpture, sachant que zéro serait l’objectif idéal.
Il est assurément important de tendre vers une création zéro déchet…
J’aime la diversité des propositions artistiques à travers le monde, mais même face à une œuvre magnifique, si elle est entièrement conçue avec des matériaux polluants, je ne peux m’empêcher de penser que nous, artistes, avons aussi un devoir envers l’environnement. L’impossible peut naître d’une réalité physique, mais aussi d’une réalité éthique.
Alors, avec quoi travaillez-vous ?
La rareté et l’improbabilité décuplent le champ des possibles et élargissent le champ de la liberté d’expression.
Ma palette d’outils se compose donc de corps – les miens, les vôtres –, de volumes, d’images documentaires et d’objets.
Quelles sont vos influences ?
Certains designers anglais des années 90, comme Ron Arad, avec son style brut et punk, m’ont beaucoup influencé, tout comme les dernières sculptures de Rodin, celles où il laisse apparaître les traces du moulage.
Et votre ingrédient secret ?
L’imperfection. C’est une marque de présence humaine. Regarder un objet imparfait, c’est comme se regarder dans un miroir et accepter ses défauts. C’est une illusion qui reflète l’image que nous aimerions projeter, une aspiration. Le kitsch relève de la même tentative, mais sans savoir où elle aboutira, et il élimine la question de l’objet dans le résultat final. Le kitsch va souvent de pair avec la vanité. Je ne recherche donc ni le kitsch ni la perfection, mais plutôt l’empreinte de la main qui construit maladroitement.
Y en a-t-il d’autres ?
L’imagination est un outil d’adaptation. La reprise, en revanche, offre une économie de viabilité optimiste. Avec le temps, j’ai appris à rejeter les limitations inutiles. Pour « As We Move Forward », par exemple, j’essaie d’intégrer les incertitudes de la crise que nous traversons et d’appliquer ses conséquences possibles à ma méthodologie.
L’année prochaine, elle prépare deux expositions : l’une à la Première Biennale de Jinan Chine (Shandong) et une exposition personnelle au Centre d’Art ELEVEN STEEN – Mars, à Bruxelles.


